L’obole de la veuve
Le 4 mars 2025, nous nous sommes trouvés Joëlle et moi à l’école Saint-François Régis en classes de sixième à l’invitation d’agents pastoraux intervenant auprès des enfants. C’était le mardi gras, jour dans l’Europe chrétienne d’autrefois de toutes les bombances avant le mercredi des cendres, lui-même jour symbolique d’entrée en carême. La pratique du carême, en dépit de ses fondements bibliques, a été mise en place, comme on le sait, dans l’Église primitive dans le contexte des semaines de grande catéchèse donnée par les évêques aux catéchumènes qui se préparaient à recevoir les sacrements d’initiation chrétienne (baptême-confirmation-eucharistie) dans la nuit de Pâques. Elle s’est au fur et à mesure étendue à tous les chrétiens et on la retrouve chez les musulmans sous la forme du ramadan. Il s’agit, dans le contexte chrétien, de quarante jours symboliques, de prière plus intense, de jeûne, pour pouvoir mieux entrer dans le mystère pascal, vivre les vertus de foi, d’espérance et de charité, et mieux partager avec les plus démunis ce qui, à la faveur de certaines privations, avait pu être mis de côté.
Les agents pastoraux et nous-mêmes (Joëlle et moi) avons alors expliqué aux élèves que ce qui aura été mis de côté dans le cadre de leurs petits efforts pourrait servir éventuellement à soutenir des enfants d’Haïti qui comme le reste de la population d’ailleurs souffrent du brigandage institutionnalisé dans ce pays. Et nous en avons profité pour parler des enfants d’Haïti et des circonstances des actions de notre petite Association en ces terres lointaines. Les yeux pétillants d’intelligence, de curiosité et d’envie d’apprendre qui nous fixaient laissaient bientôt la place à de petites mains levées et à beaucoup de questions de la part de ces jeunes adolescents de onze ans. Et quelle n’était pas notre surprise : à la fin de la séance, alors que les élèves regardaient les photos que nous avons apportées comme support en la circonstance, un garçon s’est discrètement approché de nous et nous a remis deux euros cinquante qu’il avait probablement pour manger un bâtonnet de chocolat pendant la récréation. Il nous a dit : « pour les enfants d’Haïti ». Émouvant !
Une façon symbolique de rappeler : quand il s’agit de montrer de la solidarité, nous le pouvons tous, peu importe notre situation.
Et je réalise qu’à partir d’Haïti aussi, au temps des coumbites, bien sûr, avec souvent peu de moyens, nous savions être solidaires. Deux témoignages à ce propos de l’histoire récente: le premier, je le rapporte pour l’avoir appris, et l’autre, pour l’avoir moi-même vécu.
Sous Dumarsais Estimé, alors président d’Haïti du 16 août 1946 au 10 mai 1950, pour en finir avec le remboursement d’une soi-disant dette qui a entravé toute l’histoire de l’Haïti « indépendante », le gouvernement avait mis tout le pays à contribution : rétention d’une partie du salaire des fonctionnaires publics comme des professeurs d’école… Pour une fois dans l’histoire de ce pays, ce n’était plus seulement ceux qui étaient dans la production du café, et donc un seul groupe social, qui étaient naturellement sollicités. Et dès 1947, en un temps record, la dette a été intégralement payée. Estimé en profita pour nationaliser Banque et entreprises d’exportation, soutenir la production du riz dans l’Artibonite, entreprendre des travaux publics à Port-au-Prince, commencer la construction du barrage de Péligre sur le fleuve de l’Artibonite…, et mettre le pays sur les rails du développement. Mais le coup d’État de Paul Eugène Magloire mit un coup de frein au processus. Et ce fut bientôt, à la faveur du cyclone Hazel (1954), l’ère des aides humanitaires : vêtements usagés… et sacs de riz, qui ont contribué à la longue à déstabiliser, puis détruire presqu’entièrement la production locale. Mais l’esprit de coumbite avait quand même survécu, ou peut-être avait-il tout simplement mis un peu plus de temps pour disparaître à son tour.
Je me souviens, j’étais encore en primaire, on reconstruisait l’unique lycée de ma ville d’origine, le lycée Tertullien Guilbaud. [Pour nos lecteurs d’ici, il faut avoir présent que le lycée désigne en Haïti une école secondaire réunissant collège et lycée en France, mais subventionné par l’État. Quand il s’agit d’un établissement qui réunit ce que nous appelons en France collège et lycée, et qu’il faut payer pour y accéder, il prend alors en Haïti le nom de collège]. Ce lycée en question devait porter le nom de Madame Michèle B. Duvalier pour, après la chute de la dictature, reprendre son nom d’origine. On avait fait une collecte dans le département dans les écoles pour contribuer au financement de la construction. Chaque élève a apporté une gourde. Le lycée trône encore dans la ville comme un témoignage de ce que l’addition de petits moyens peut faire obtenir comme résultat.
Ces deux témoignages me sont donc venus à l’esprit grâce à l’obole de cet élève de sixième. Et l’envie m’a pris de demander si ce ne devait pas être encore possible de faire comme nous avions déjà fait par le passé: reprendre de telles initiatives, à l’intérieur même du pays, et ainsi responsabiliser, et pouvoir en contempler les résultats. Mais peut-être suis-je en train de rêver ?