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L’hypothèse de la médiocrité Xavier Dalencour

27/05/2025

« Toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare. »

Cette citation de Michel Rocard, ancien Premier Ministre français, est d’une accablante vérité. Et si, dans notre cas haïtien, nous remplaçons connerie par médiocrité, elle reste encore très juste. L’hypothèse du complot, de la main extérieure, de cette volonté de nous détruire, de nous exploiter, et de nous utiliser, est séduisante, rassurante même, mais la médiocrité, quand on l’analyse, quand on la scrute attentivement, est vertigineuse. En fait, nous ne pouvons même pas imaginer ses conséquences. Comme la connerie, elle nous donne une idée de l’infini. Ce qui est médiocre est par définition en dessous de la moyenne, sans valeur, sans originalité ni créativité. Notre grand malheur est d’être tombés sous la coupe des médiocres, de ceux qui, sans forcément être incompétents, qui parfois ont été bien formés dans de grandes écoles, n’ont jamais pu s’élever à la dignité nécessaire pour être pleinement un être humain.
Ce cocktail de médiocrité, de petitesse et de corruption est la cause de notre chaos actuel, de notre malheur et de notre déchéance. Il n’y a pas de complot contre Haïti, juste des politiques prédatrices de nos amis et voisins sur un pays qui se laisse faire, qui se donne en pâture. « Quand un Homme refuse, il dit Non » : cette citation de Samori ne s’applique pas à nos hommes politiques dont la servilité s’affichait, pour ne pas dire s’assumait clairement, dans les photos de presse. Aucune tenue, aucune prestance, juste le tchioul demandant à son maître s’il peut encore lui obéir. Entre les courbettes d’un ancien Premier Ministre et la rumeur de demande de prolongation de mandat par le Conseil Présidentiel de Transition, c’est une manière d’être qui s’affirme. Il paraît que c’est une rumeur, mais sa vraisemblance est telle qu’elle ne fait que confirmer que l’absence de honte a été érigée en doctrine politique. L’idée a peut-être été lancée comme un ballon d’essai, mais j’ai du mal à croire qu’ils n’y ont pas pensé. Au premier regard, nous pourrions nous offusquer qu’au vu de l’absence de résultats sur le front sécuritaire, du pillage des caisses de l’État et du mépris clairement affiché pour leurs concitoyens exterminés par les gangs terroristes et pourchassés en dehors du pays comme de la vermine, ils avaient si peu de retenue. Mais c’est faire fausse route. Ils ne doutent de rien, ils sont persuadés de faire du bon travail. Le médiocre ne doute pas, il n’a que des certitudes. S’ils avaient un peu d’orgueil, un peu de fierté, un soupçon de dignité, ils auraient simplement prolongé leurs mandats. Mais non, il faut qu’ils demandent l’autorisation de pouvoir sucer leurs os. La dictature de la médiocrité tire son pouvoir de sa mollesse, de l’occupation de l’espace public par le vide. Il faut être clair : le CPT n’a pas de conviction, n’a pas de ligne directrice, n’a pas d’ambition pour ce pays sinon que leur exil doré avec l’argent amassé. Ils sont là parce qu’au fond d’eux-mêmes, ils ne sont rien, ils n’ont jamais été quelqu’un. Ils ne s’imposent pas par leurs valeurs personnelles, par leurs travaux, mais par la roublardise, l’opportunisme et l’absence de vergogne. Ce ne sont pas des chefs d’État. Ils essaient de voler la place et la lumière, tel un bâtard recherchant la reconnaissance paternelle. « Un chef, c’est fait pour cheffer », pour reprendre Jacques Chirac, alors que nos petits conseillers présidentiels se déguisent en chef d’État comme l’on va au bal masqué demander aux Blancs s’ils peuvent continuer à jouer dans leurs bureaux, avec leurs cortèges et pseudo voyages officiels aux frais de l’État. « S’il te plaît Papa Blanc, donne-moi encore un peu de pouvoir », semble-t-il supplier. Dire que ces êtres infects sont des enfants du pays de Dessalines !!!
Le complot dans tout cela ? Ce n’est qu’une suite de décisions sans vision, d’absence de respect pour notre peuple et notre pays. Un mépris des gens, des lois et des principes par des gens dont l’égoïsme, la méchanceté et le cynisme sont les seuls moyens de montrer qu’ils existent. Ces séquelles du colonialisme et de l’esclavage n’ont pas été effacées chez tous. L’instruction reçue, le savoir acquis, pour ces gens, ne sont pas des outils d’émancipation, mais des moyens de se hisser au plus haut niveau de servilité. Pourquoi privilégier l’hypothèse de la connerie, dans ce cas de la médiocrité ? Parce que l’absence de caractère, l’absence de vision et de personnalité ouvrent un tel boulevard à ce qu’il y a de plus mauvais chez l’homme. La corruption, cancer qui détruit toutes les sociétés, a été amenée à un tel niveau chez nous que nous sommes prêts à sacrifier demain juste pour être sûrs d’avoir aujourd’hui un peu plus que notre voisin. Nous sommes prêts à nous faire crever un œil si nous avons la certitude que notre voisin sera complètement aveugle. Dans cette logique, il vaut mieux se battre pour des contrats de fourniture d’équipement et de nourriture à la Police ou à l’armée que de s’assurer qu’ils aient les moyens de sauver la nation, de sauver notre peuple. Le citoyen ne compte pas, tant que l’on peut se pavaner en délégation officielle à Washington, Paris ou à Rome, bien sûr accompagné de ses amis, maîtresse ou amant. La jouissance du pouvoir n’est pas le pouvoir. Les pantins déguisés ne seront jamais des êtres humains et le miracle de Pinocchio restera dans les contes d’enfants. 
Aujourd’hui en plein débat sur les questions constitutionnelles, dans ce vide juridique et légal, nos penseurs et intellectuels retors s’embourbent dans une médiocrité savante et se préparent à nous faire perdre encore une fois le seul bénéfice commun de cette crise terrible: la possibilité de rebâtir notre société sur de nouvelles bases, de nouvelles règles. Dans ce vide moral où plus aucune règle ne s’applique où invention politique, copinage et accords bancals sont devenus la norme, nous risquons encore de perdre cette occasion de penser entre Haïtiens l’avenir de notre pays. De toute manière, pour un médiocre la solution du Blanc est toujours la meilleure. Nos Conseillers présidentiels grimés en chef d’État ne seront jamais à la hauteur de quoi que ce soit d’autre que de la justice populaire qui les attend.
Le pouvoir se prend, il ne se quémande pas. Il se légitime par l’action, il est don de soi pour les autres, la nation et le peuple. Un chef, un vrai, porte un projet, une vision : il donne, il ne prend pas.

Monsieur le Docteur Dalencour est un ancien ministre de l’éducation en Haïti, un professeur retraité de philosophie et lui-même philosophe de formation