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Témoignage: Récit de mon voyage à travers un “territoire perdu”

Mercredi dernier, j’ai voyagé en République dominicaine en bus, en passant par Malpasse. J’ai traversé un territoire entièrement contrôlé par les gangs. Du pont de Tabarre,  jusqu’à la frontière, nous avons été stoppés plus de quinze fois par de petits groupes de huit à dix bandits, armés d’AK47, de M16, et d’autres armes de guerre que je ne connaissais pas, ainsi que d’armes de poing à la hanche. Sur tout ce parcours d’environ 25 km, aucune présence policière.
J’ai constaté que, dans ce “territoire perdu”, la population fonctionne normalement.
La route est propre, entretenue même par des équipes dont j’ignore qui les a engagées.
Le transport public circule, et bien que peu de voitures privées apparaissent, celles que j’ai vues n’avaient, pour la plupart, pas de plaques d’immatriculation.
Tout cela pour vous dire que, contrairement à nos conceptions habituelles, ces territoires sont bel et bien contrôlés; par une administration parallèle, criminelle, mais organisée. Notre bus a été stoppé à chaque point de contrôle, et le chauffeur a dû payer à ces jeunes armés une “rançon”, une sorte de taxe semblable à celle que, dans un État de droit, nous payons comme citoyens pour contribuer au fonctionnement de la société.
Il est triste de voir que ces bandits se sont substitués au gouvernement dans les zones qu’ils “controllent”. 
Ironiquement, de Pétion-Ville, d’où nous sommes partis, au pont de Tabarre: nous avons traversé l’anarchie et le désordre, parmi des montagnes de détritus qui bordent la route, d’où s’élèvent souvent des colonnes de fumée toxique qui tourbillonnent jusqu’à nos poumons.
Jamais, nous, une quinzaine de passagers à bord du bus, ne nous sommes sentis menacés. Nos bagages, ainsi que le petit cash que nous avions tous discrètement dissimulé, sont arrivés sains et saufs à la frontière, où nous avons enfin vu des policiers. Là encore, la seule présence de l’État semblait être cette barrière symbolique, pendant que des convois de camions attendaient pour traverser chez les voisins, et que d’autres, dans l’autre direction, remplis  de marchandises passaient librement pour alimenter nos marchés, alors même que nos propres zones agricoles tombent, “Kenscoff”, et restent sous la coupe d’autres bandes armées.
Cette aventure, que j’ai voulu vivre moi-même, m’a ouvert les yeux sur une réalité choquante, mais que j’ai dû admettre : nous sommes bien plus en danger, et nos vies bien plus instables, dans ce qui reste du pays que nous appelons “notre État”.
Je n’essaie pas de dire que les bandits administrent mieux. Je veux simplement établir un parallèle, sur la différence de qualité de vie entre ces territoires, Que nous disons “perdus” Il nous faudra faire infiniment mieux si nous voulons un jour construire un vrai pays.
Les bandits nous ont prouvé, par la force et la peur, qu’ils ont imposé un semblant d’ordre là où l’État a failli. Cela ne devrait pas être normal.
Et pourtant, c’est notre réalité.
Une réalité qui nous appelle à nous lever, à repenser nos priorités, et à reconstruire un État qui protège, qui sert, et qui inspire confiance; un État qui prouve enfin qu’il peut faire mieux que ceux qui ont pris sa place.
Voilà le défi de notre génération. Voilà le combat que nous devons mener, pour que jamais plus l’ordre des bandits ne paraisse plus légitime que celui de la République.

RPF 31 Mai 2025