Frankétienne : un exemple d’écrivains innovants
Frankétienne est un exemple d’écrivains engagés, qui ont révolutionné la littérature haïtienne, et caraïbéenne, ne fût-ce pour avoir donné ses lettres de noblesse au créole. Cet homme qui a servi son pays tant comme éducateur, artiste, écrivain et homme politique, nous a quittés au cours de l’année.
L’homme, l’artiste et l’écrivain…engagé
Connu en Haïti, mais aussi au Canada, aux États-Unis et bien sûr en France, Frankétienne, de son vrai nom : Jean-Pierre Basilic Dantor Franck ÉTIENNE D’ARGENT, est né le 12 avril 1936 à Ravine Sèche (à Saint-Marc). Fils d’un entrepreneur étatsunien, qui ne l’a pas reconnu, sa mère avait à peine quatorze ans quand il est né. À six ans, soutient-il, il fumait et buvait, il frôlait la délinquance. Frankétienne a vécu à Port-au-Prince au Bel-Air. Il fit ses études au Petit Séminaire Collège Saint-Martial, puis au lycée Alexandre Pétion. Pauvre, il recopiait ses livres, se couchait tard et se levait tôt pour étudier. Il raconte être passé du dernier au premier de la classe au lycée Pétion.
Ses études classiques terminées, il aurait manqué son concours d’admission en médecine, et se serait fait mécanicien avant d’aller à l’Institut National de Gestion et des Hautes Études Internationales (l’INHAGEI). Artiste, enseignant, fondateur et directeur d’école, et finalement ministre de la Culture en 1988 sous la présidence de Lesly F. MANIGAT, Frankétienne, contrairement à d’autres, n’a jamais vécu à l’étranger. Il a confessé tout devoir à Haïti. C’est en Haïti, et donc dans des conditions difficiles, insoutenables, de rareté de salles de lecture, de bibliothèques publiques…, reconnaissait-il dans une émission télévisée, qu’il a appris à être universel.
Frankétienne, fondateur de mouvement littéraire
Frankétienne fut, avec Anthony PHELPS et d’autres, le cofondateur du spiralisme, un mouvement artistique et littéraire, une sorte de symbolisme spiritualiste proche du surréalisme. En réalité, on peut assez difficilement dire en quoi consiste ce mouvement. Une chose est certaine : un même motif, symbolique, onirique, traverse de part en part les peintures de l’artiste pour se retrouver aussi parfois d’une manière ou d’une autre dans ses écrits. Frankétienne confessa n’avoir été ni vodouisant, ni catholique, ni protestant : il est christique. Il se réclamait de cette énergie divine présente dans l’univers et particulièrement en l’homme, en tout homme qui s’ouvre à sa dimension spirituelle. De ce fait, Frankétienne est à rattacher à des spiritualistes du XIXe siècle français comme CHATEAUBRIAND, MAINE DE BIRAN, Victor COUSIN etc.
Frankétienne, l’écrivain qui a imposé le créole à la littérature caraïbéenne
La toute première fois qu’il est question d’écrit en créole renvoie à la traduction d’un texte juridique initialement rédigé en français par la Convention. Il est daté du 3 février 1794. Il fut introduit dans la colonie de Saint-Domingue par Léger-Félicité SONTHONAX, membre de la troisième commission civile. Ce texte, provenant de la Convention, est traduit en créole et placardé sur les portes des églises locales, sous l’ordre de SONTHONAX. Il officialise l’abolition de l’esclavage déjà en vigueur dans la colonie de Saint-Domingue depuis le 29 août 1793 – et donc avec la deuxième commission civile.
On connaît aussi un poème daté de 1797, « Lisette quitté La Plaine », de Médéric-Louis-Élie MOREAU DE SAINT-MÉRY, un colon créole esclavagiste et raciste qui fut avocat au Cap-Français dans les années 1780 et qui, par la suite, représenta la Martinique à l’Assemblée constituante.
Il y eut « Choucoune », poème bien connu d’Oswald DURAND mis en musique au milieu du XXe siècle à des fins touristiques.
Nous ne pouvons passer sous silence le travail de traduction du missel romain, du lectionnaire de la messe et finalement, de la bible, et la production de chants liturgiques réalisés en particulier autour du contexte de Vatican II par l’Église Catholique, et la publication en créole des revues méthodiste « Boukan », fondée en 1964 et catholique « Bòn nouvèl », fondée en 1967.
Cela étant, si l’on pouvait trouver à longueur de la littérature haïtienne des textes émaillés de mots créoles, le Dézafi de Frankétienne a été le premier roman à avoir été entièrement rédigé en créole et édité en Haïti. Le geste a été salué par la plupart des créolophones de la Caraïbe et il a permis au créole de sortir du complexe d’infériorité dans lequel il était cantonné par rapport aux autres langues en vogue dans la région, et en particulier par rapport au français. Il s’agissait d’un acte émancipateur.
Désormais, l’écrivain caraïbéen ou antillais peut faire de la littérature dans sa langue maternelle. Il n’est plus obligé de devoir jongler avec une langue étrangère, fût-ce conquise ou imposée, devoir réfléchir à chaque mot avant d’en placer un autre pour respecter la syntaxe et la grammaire d’une langue dont il n’est pas le locuteur naturel. Libéré de ce fardeau, il peut désormais se concentrer sur les idées qu’il veut exprimer ou faire œuvre d’esthétique avec plus de naturel et moins de contraintes. Frankétienne, lui-même, confesse : « écrire en créole, m’a permis de découvrir le chemin de l’originalité ».
Quelques autres livres de Frankétienne
Enseignant, musicien, dramaturge…, Frankétienne est un polyvalent. Ce porte-drapeau de la culture haïtienne a laissé derrière lui une œuvre aussi abondante qu’intéressante en peinture et en littérature. Il a reçu le grand prix de la francophonie (Académie française) en 2021, et dans le contexte de l’ouverture des Semaines de l’Amérique Latine et des Caraïbes, le 22 mai dernier (2025), il a été décoré à titre posthume par le Sénat de la République Française. Certaines de ses écrits comme Anthologie secrète, 2005 ; Rapjazz. Journal d’un paria, 2013, et Chaophonie, 2014 sont disponibles chez Mémoire d’Encrier.
Parmi ses autres livres, nous pouvons encore signaler : Au fil du temps, 1964, qui est un recueil de poèmes écrits en français ; Mûr à crever, 1968, un roman écrit en français ; Dézafi, 1975, de l’espagnol « desafio », et donc littéralement Défi. Paru d’abord en créole, ce roman a été traduit en 1979 en français et en anglais sous le titre Les affres d’un défi. Citons encore : Pèlin-Tèt, 1978, théâtre ; littéralement Grosse Tête ; Troufoban, 1979, Trou Forban en français, un lieu-dit qui se trouve sur la côte des Acadins dans le bas-Artibonite, qui servait de repaires aux brigands et aux pirates aux temps de la colonie.
Écrire pour résister
Certaines œuvres écrites de Frankétienne sont manifestement des cris de révolte et des lieux d’engagement. Dans Mûr à crever, Frankétienne met en scène un quatuor de jeunes haïtiens émigrés illégalement aux Bahamas. Arrêtés et refoulés dans leur pays d’origine, ils ont préféré, sur le bateau qui les ramenait, se jeter à la mer au lieu de revoir l’Haïti de DUVALIER.
La pièce est un écho aux Dix hommes noirs d’Etzer VILAIRE, poète haïtien de la période dite Génération de la Ronde. Comme c’est le cas de Mûr à crever, ce roman philosophique de VILAIRE, où domine la thématique du désespoir, fait écho à la conjoncture de l’époque, mais aussi vraisemblablement au tableau de BOCCACE qui met en scène dix jeunes gens fuyant la peste noire tout en dialoguant entre eux, chemin faisant, à propos des calamités.
Dans Dézafi, il est question d’une population de zombis sans accès au sel. Le phénomène de zombification, qui consiste à réduire quelqu’un en mort-vivant, n’existe pas que dans l’imaginaire haïtien, mais vraiment dans la réalité – même s’il est plutôt rare. Et priver le zombi de sel l’aide, croit-on, à se maintenir dans son état d’hébétude.
C’est donc pour s’adresser à cet inconscient social qu’un livre, qui servait de base à l’apprentissage de la lecture-écriture lors de la campagne d’alphabétisation menée par l’Église catholique en Haïti à la suite de la chute de Duvalier en 1986, s’intitulait Gouté sèl. Comprendre alors : Sors de ton état d’hébétude, accède au sel – à l’intelligence des choses, à la sagesse écrite.
Le sel étant la symbolique de la conscience, de l’intelligence et de l’autodétermination, en n’y ayant pas accès, les zombis travaillent comme des machines, inconscients des injustices dont ils sont l’objet, sans rien ressentir de leurs douleurs, sans pouvoir revendiquer quoi que ce soit faute de conscience, de lumière. Grâce à l’initiative de Sultana, la fille de Saintil, le houngan, le zombi Clodovis eut accès au sel et parvint à se dégager des hébétés pour se transformer en missionnaire auprès des autres zombis.
Derrière la scène, il y a manifestement la caverne de Platon. Comme le philosophe-roi détaché des chaînes qui le fixaient aux ombres et pris par la main pour être emmené dehors voir le soleil, mais qui retourne dans la caverne témoigner à ses confrères d’infortune de son expérience, le héros de Dézafi eut accès au sel grâce à la fille même du maître dont il était l’esclave. Il entreprit de libérer ses confrères zombi.
La République de Platon aurait certes inspiré la scène, mais aussi la conjoncture politique de l’époque : la dictature de Papa Doc et de Baby Doc. L’un et l’autre, Papa Doc et Baby Doc, représenteraient Saintil et Zofè, son acolyte et complice. La masse des zombis, c’est alors le peuple haïtien, lui-même. Sultana symboliserait pour sa part les Tontons Macoute et les Fillettes Lalo et donc tous les collaborateurs de proche ou de loin du régime duvaliériste dont on sait que certains avaient quand même aidé, à l’instar de Sultana, à sauver des vies. À l’intérieur comme à l’extérieur du pays, beaucoup de ces réchappés ont œuvré en littérature, en musique et même dans la pastorale, pour aider à maintenir chez d’autres Haïtiens une conscience critique. Certains exilés avaient même fait des tentatives de débarquement dans le pays pour essayer de renverser le régime. Après 1986, le processus qui avait conduit au renversement de Duvalier a été de nouveau si bien récupéré par les forces obscures que la situation est de nos jours encore plus terrible, plus catastrophique qu’au temps des Tontons Macoute.
Pèlin-Tèt reprend et prolonge pour ainsi dire la thématique de l’émigration dont il était déjà question dans Mûr à crever. Cette fois-ci, la pièce met en scène non quatre mais deux haïtiens : Pyrame et Polydore.
Pyrame a quitté le pays pour fuir la misère. Il parle un créole populaire, de gens qui n’avaient pas été à l’école. Polydore, lui, est un intellectuel, ou plutôt un idéaliste… il a quitté le pays pour échapper aux persécutions politiques. L’un et l’autre se retrouvent vivant depuis trois ans dans un sous-sol (basemate) de maison à New York. À l’instar de la plupart de nos expatriés, plutôt enfermés sur eux-mêmes, qui n’ont fait que changer de lieu, mais qui continuent, à bien des égards, un style de vie analogue à celui qu’ils avaient auparavant en Haïti, Pyrame ne connaît pas l’anglais, regarde sans comprendre, multiplie les petits boulots pour avoir un peu d’argent pour joindre les deux bouts et entretenir ses trois « mamans pitit », des femmes avec qui il a des enfants à Port-au-Prince, tout en songeant aux plaisirs faciles.
Polydore, lui, connaît l’anglais, mais passe son temps à lire, à réfléchir, à refaire le monde dans sa tête. L’un, mieux armé pour aller vers le monde extérieur, pour en comprendre les codes et modes de fonctionnement, s’est plus ou moins adapté, tout en se tenant pourtant en retrait. L’autre, point du tout outillé, reste nostalgique de la vie haïtienne, pense à l’arôme d’un bon café local, songe aux mangues franciques à déguster, aux poules et aux dindons en liberté, se représente les mouches qui voltigent autour des tripoux…, tout en feignant de tout comprendre autour de lui et en donnant l’impression de se mêler de tout.
Tandis que l’un trime pour entretenir ses trois « mamans pitit » laissées en Haïti, projette de construire à chacune d’elle une belle maison, l’autre s’investit à élargir sa culture… et rêve d’une Haïti libérée de la sauvagerie politique et du brigandage de la dictature.
L’espace sociologique d’Haïti est reconstitué dans le sous-sol de cette maison de New-York, mais Polydore refuse que Pyrame l’assimile aux intellectuels haïtiens qui souvent brassent du vent, spéculent sans savoir comment s’y prendre pour établir des liens entre la pensée et la réalité. Au contraire, Polydore essaie de ramener Pyrame à la réalité, cherche à l’amener à comprendre que même s’il s’épuisait à la tâche comme il est en train de le faire, il ne sera jamais assez riche pour construire un château pour chacune des trois femmes laissées au pays, puis pour les douze enfants, ses quatre frères et sœurs et sa mère.
Polydore et Pyrame sont d’accord au moins sur un point: s’efforcer de retrouver la terre d’Haïti, décourager l’émigration, car la société haïtienne n’a pas encore atteint le degré de dépravation et d’immoralité qu’ils ont constaté dans les pays enrichis.
On n’y est pas encore, mais on s’y glisse…
Pyrame, Polydore, deux mondes qui se côtoient sans trop vraiment se comprendre. Les dialogues se passent en créole. Une comédie et satire sociale. Une critique de l’intelligentsia haïtienne fermée sur elle-même, inadaptée au pays.
On reconnaît le contexte duvaliériste aux allusions au climat de méfiance, à la torture – bastonnade de gens ennemis du régime, ongles arrachés, le blanc de l’œil pris pour éteignoir de cigarettes… des événements qui ont effectivement eu lieu sous le régime.
Haïti ne connaît pas encore le degré de déliquescence des mœurs observé dans les pays dit du Nord, mais c’est sans doute seulement une question de temps, observe l’un des deux interlocuteurs de la pièce. En réalité, nous sommes bel et bien déjà en chemin vers cette déchéance; nous y allons tout doucement, nous nous y glissons.
Depuis les années 1968, Frankétienne, homme christique, annonçait pour ainsi dire la catastrophe : voyeurisme, prostitution forcée, économie criminelle. D’autres après lui avaient aussi sonné l’alarme. Comme lui, ils n’ont pas été pris au sérieux. Nous avons eu la dictature, mais non le gangstérisme, les crimes à mains armées… des violences aveugles. Il y avait les Tontons Macoute pour la violence officielle, la police des mœurs pour forcer à rester dans les rangs, certaines pratiques, aujourd’hui courantes, étaient alors impensables. Nous ne nous croyions alors pas vraiment concernés par elles. Nous y sommes pourtant plein dedans. Nous avons rattrapé et dépassé en crimes et en obscénités les pays que nous considérions alors comme infréquentables. Nous sommes tombés dans le panneau. Nous y sommes glissés insidieusement.
En Haïti écrire est un luxe, mais c’est en même temps un acte de résistance. Et parce que l’on peut avoir l’impression de brasser du vent, de n’être pas pris au sérieux, il faut du courage, beaucoup de courage pour persévérer. Il existe peu de lecteurs, et les œuvres ne sont pas reprises, retravaillées, critiquées. Leur enseignement n’est pas retenu, entendu. On sait faire de la littérature réaliste, surréaliste, on ne sait pas trouver des passerelles entre la littérature et la réalité, qui ne sert finalement pas à donner des idées et éclairer l’ordre des choses.