Au commencement, l’Indépendance nationale. Un séisme, un traumatisme pour ceux qui se croyaient être les seuls à mériter d’être considérés comme des hommes et à avoir le droit de posséder une patrie. Un traumatisme quasi analogue pour ces derniers à l’arrachement à l’Afrique de ceux qui étaient considérés jusque-là comme des biens meubles, du bois d’ébène. Certains pensent que l’évènement a inspiré la dialectique du « maître et de l’esclave » de Hegel. On craignait alors vraisemblablement un retour de bâton, la peur que les Haïtiens n’exportent leur « Révolution » vers d’autres terres vivant de l’injustice de l’esclavage. S’en suivit une volonté d’isoler la jeune Nation. Obligée de payer pour dédommager les anciens colons et « mériter » d’être « reconnue » comme nation, c’est alors l’étranglement économique, mais aussi politique et culturel. Histoire que ces Nègres barbares ne puissent jamais sortir de leur étroit repaire pour venir « dévorer » les gens « civilisés ».
Se souvient-on de ce qui arriva à Patrick Lumumba à la suite de l’Indépendance du Congo en 1960? Quelque chose d’analogue survint à Jean-Jacques Dessalines après l’Indépendance d’Haïti en 1804. Ses frères d’armes l’ont haché en menus morceaux, puis se sont partagé le butin. De l’Île voulue indivise par la Constitution impériale (1805), on en vient à un pays divisé en une République avec Pétion, et une royauté avec Christophe, sachant que du côté de la Grand’Anse, Goman, mécontent de la dégradation de la situation, s’autoproclame chef des révoltés, et rompt avec Pétion et Christophe, les deux meurtriers du Père de l’Indépendance.
L’unité partiellement retrouvée à la faveur du suicide de Christophe, le pays se fracture de nouveau et cette fois-ci pour de bon. Charles X ayant déclaré qu’il ne reconnaissait comme appartenant à la République d’Haïti que la partie occidentale de l’Île, progressivement, la République Dominicaine a été encouragée à se couper de la République d’Haïti et à prendre son indépendance. Vinrent ensuite les conséquences de la volonté de contrôle du Bassin de la Caraïbe et de l’Amérique dite latine. Mainmise sur le Porto-Rico et Cuba. Le « rachat » pour ainsi dire de la dette d’Haïti par les États-Unis participe de la volonté de soustraire le continent de l’influence européenne grâce au déploiement de ce qui prit le nom de la « doctrine de Monroe ». La réalisation du Canal de Panama renforce cette volonté de contrôle. Occupation militaire de la région, mise en place d’armées de répression, coups d’État le plus souvent orchestrés pour consolider et perpétuer cette politique de contrôle. Certains pays de la zone parviennent quand même à tirer leur épingle du jeu, mais comment se fait-il que ce ne soit pas tout à fait le cas pour Haïti?
La situation en Haïti aujourd’hui
Appauvrissement général, misère, insalubrité, épidémies de choléra, insécurité, violences économiques, politiques, physiques, séquestration, viols, meurtres, déplacement massif de population, économie criminelle, un État qui ne protège pas ses citoyens: voilà en quelques mots à quoi se résume la situation actuelle d’Haïti.
On me dirait que tout cela n’est pas nouveau, et on aurait peut-être raison en un certain sens. François Duvalier est fameux pour ses Tontons Macoutes et la terreur qu’il faisait régner dans la population à l’intérieur et parfois à l’extérieur même du pays. Et l’on sait par ailleurs que cet État faible, rarement épargné par ses partenaires, ne l’a pas plus été par les intempéries et les catastrophes naturelles, qui en rajoutent à ses déboires.
Cela étant, Haïti a-t-il vraiment toujours été un État faible? Je peux ne pas pouvoir répondre de manière convaincante à la question, cela n’empêche qu’elle mérite au moins d’être posée, car il n’est pas certain qu’Haïti ait toujours été un État sans colonne vertébrale avec souvent à sa tête des mercenaires et des traitres.
Par ailleurs, au temps des Tontons Macoutes, la violence était ciblée, circonscrite, et la pauvreté dont il était question dans le pays était tempérée par l’autosuffisance alimentaire. La viande de porcs créoles était d’ailleurs exportée aux États-Unis d’Amérique, de l’huile, du café, etc. Si la chute du prix du café sur le marché international affectait déjà assez gravement l’économie haïtienne, l’abattage systématique du cheptel porcin haïtien en 1981, sous prétexte que quelques-uns souffriraient de peste, constituait une véritable catastrophe pour l’économie locale. Du jour au lendemain le paysan s’est retrouvé privé non seulement des produits apportés par son labeur dans le café, mais également dans l’élevage porcin. Dans sa recherche d’autres issus, il s’est mis à arracher les caféiers, dernier rempart contre les avalanches et l’érosion, pour d’autres types de plantations. Mais que peut produire un sol montagneux exposé, tour à tour, aux vents, aux orages et aux ardeurs du soleil, et de surcroit, délaissée par le savoir-faire des ingénieurs agronomes?
Aujourd’hui ce pays autrefois autosuffisant en matière de denrées alimentaires ne produit presque plus rien et il est entièrement dépendant de l’extérieur pour son alimentation. À ce tableau il faut ajouter, entre autres, le climat diffus, généralisé d’insécurité qui vient paralyser le moindre effort du citoyen honnête.
Alors que d’un côté les autorités étatsuniennes ont annoncé avoir saisi 23 000 armes à feu et des stupéfiants évalués à un million de dollars à destination d’Haïti (septembre 2025), alors qu’elles arrêtent de plus en plus des personnalités haïtiennes en infraction avec l’immigration étatsunienne et présumées en lien avec les gangs en Haïti, de l’autre côté plus de 500 000 armes à feu, surtout des armes de guerre, en provenance des États-Unis d’Amérique, seraient en circulation dans le pays, et en particulier dans le bassin de Port-au-Prince. Elles auraient déjà fait plus de 300 000 victimes, un nombre avoisinant celui du tremblement de terre de 2010. On ne compte plus les cas de disparition et d’enlèvement. Traffic d’organes. Haïti serait désormais une plateforme de la drogue à destination d’Amérique du Nord et d’Europe.
À la tribune de l’ONU, en la circonstance de sa 180e assemblée, l’actuel président du Conseil de présidence de transition, Laurent Saint-Cyr, en écho à ses prédécesseurs, a déclaré le jeudi 25 septembre dernier (2025) qu’« Haïti est un pays en guerre ». Située seulement à quelques centaines de kilomètres des États-Unis, poursuit-il, « Haïti se trouve à l’épicentre d’une menace régionale inédite. Des réseaux criminels puissants et lourdement armés cherchent à déstabiliser le pays et à dominer les économies de tout notre espace commun ». Quelques jours auparavant, Christopher Landau, secrétaire d’État étatsunien, avait reconnu qu’« Haïti est à la croisée des chemins ». Une façon de rappeler sa situation stratégique dans la Caraïbe.
Cela étant, reconnaissons que parler d’Haïti comme un pays que des gangsters « cherchent à déstabiliser » tient de l’euphémisme de la part de M. le Président, car vu la gravité de la situation, il s’agit plutôt d’un pays carrément par terre, au moins en ce qui concerne sa Capitale et la périphérie n’en parlons pas d’une partie des départements de l’Artibonite et du Centre. Il faut aussi ajouter les tentatives réitérées d’étendre sur tout le territoire national cette emprise, heureusement il y a quand même un peu de résistance. Le cas de Bassin-Bleu, dans le département du Nord-Ouest, date d’ailleurs de la semaine en cors. Et personne ne peut savoir si les bandits ne redoubleront pas bientôt leurs efforts pour faire tomber de nouveaux territoires. Cela étant, en raison de la centralisation de l’État, étant donné que tout est régi ou presque par la « République de Port-au-Prince », c’est déjà en quelque sorte tout le pays qui est aux mains des gangsters. Le pays tout entier en fait les frais.
Aujourd’hui, certains quartiers de Port-au-Prince, un désert. Vandalisme contre ce qui reste d’infrastructures publiques et privées. Le pays s’est vidé de ses élites comme de ses forces vives. Fuite des cerveaux – aux États-Unis d’Amérique, au Canada et des pays de l’Amérique du Sud. Nous avons beaucoup plus de médecins haïtiens au Canada, aux États-Unis qu’en Haïti. Certains services, comme l’enseignement supérieur, ont de plus en plus de mal à avoir du personnel, et beaucoup de ceux qui ont le courage de rester, s’exposent à la séquestration, au viol, quand ils ne sont pas tout simplement abattus. C’est tout le tissu social qui se trouve aujourd’hui fragilisé et qui est en train de se détricoter. Depuis l’assassinat en 2021 de Jovenel Moïse, président du pays, c’est l’effondrement total de l’État, et le projet semble être l’éradication probable de cette nation.
Pourquoi sommes-nous arrivés là?
Nous n’avons pas su ou pas pu construire un État avec et pour des citoyens à part entière, et nous avons oublié que nous n’avons pas su ou pu le faire. Jean-Jacques Dessalines, le père fondateur de l’Indépendance d’Haïti, Henri Christophe, son compagnon d’armes pourtant complice de son assassinat, Dumarsais Estimé, un chef d’État des années 1940, mais éjecté du pouvoir par le coup d’État de Magloire, exilé et mort probablement empoisonné, caressaient l’ambition de construire un vrai État. Ce n’était pas le cas avec Alexandre Pétion, assassin de Dessalines, avec Jean-Pierre Boyer successeur de Pétion, ou même avec François Duvalier… qui n’ont pas œuvré pour le bien commun national. Des comptes ne leur ont jamais été demandés. Et c’est leur vision antinationale qui l’a emporté dans l’histoire de ce pays. En conséquence, solution de facilité oblige, la plupart des autorités haïtiennes les prennent pour modèles, se font mercenaires et travaillent pour des intérêts de parti et même étrangers. Exsangue, Haïti agonise et se meurt. Et surtout, on l’aide à mourir : la plupart de ses médecins étant des charlatans de mauvaise foi mais résolus de travailler à sa perte.
Il ne faut pas que nous nous souvenions de notre devoir de construire un État, parce que nous avons perdu confiance en notre capacité de le faire. Nous croyons cela désormais impossible, ou si nous le pensons encore possible, nous nous en remettons résolument à nos enfants et petits-enfants. Nous nous disons, pour nous donner bonne conscience, que se lèvera sûrement une génération qui pourra faire ce que nous n’avons pas cherché à faire. Résignés, nous acceptons l’inacceptable, nous vivotons, têtes baissées. Nous avons perdu le courage de l’héroïsme.
Ils foisonnent et paradent, bannières déployées, les valets des milieux hostiles au peuple et à l’héritage des ancêtres. Ils sont dans toutes les institutions du pays, et surtout là où ils ne devraient pas être. La traitrise, l’incompétence, la corruption, le vol ne sont plus des réalités infamantes. Et de toute façon, c’est le règne de l’impunité, du moins pour ceux qui participent de la destruction de l’État.
Haïti a pourtant été un État militaire ou a tenté de l’être, au moins avec Dessalines et Christophe. Et, bien avant son indépendance, terre de la rencontre entre l’Europe et l’Amérique, terre d’où commença symboliquement l’évangélisation de ce continent avec la croix plantée le 06 décembre 1492 au Môle Saint-Nicolas par Christophe Colomb qui venait d’arriver la veille, mais aussi avec son arrivée : les misères de l’esclavage… ; Haïti a aussi été un lieu de révolte contre la servitude, et la première, avec l’indépendance, elle a su faire entendre au monde entier son cri contre l’injustice de l’esclavage. À l’époque, que l’on fût blanc de peau, mulâtre ou noir, elle nous voulait des hommes avec une colonne vertébrale, des Nègres fiers de l’être. En témoigne la Constitution impériale. Notre situation aurait pu être toute autre que ce qu’elle est aujourd’hui si nous avions pu tirer les bénéfices de ce que cette histoire comporte de positif.