Pour beaucoup de gens, la mondialisation commence avec les années 1980, grâce au binôme Reagan/Thatcher. Érigé en 1961, nous assistons, dès 1989, à la chute du mur de Berlin et à la fin de l’expérience communiste dans les pays de l’Europe de l’Est. C’est alors l’ouverture du marché et l’universalisation pour ainsi dire du néolibéralisme et du divorce consommé entre éthique et économie. Mais en réalité, le début du processus remonte à beaucoup plus loin dans le temps. Si l’on reprend certaines données paléoanthropologiques, plusieurs vagues d’humains, sans doute pour des raisons climatiques et peut-être même économiques, ont migré d’Afrique de l’Est, berceau de l’humanité, en Asie et en Europe. L’histoire retient ce qui, par après, est appelée la route du jade, et qui remonterait déjà au néolithique, puis la route de la soie, qui elle, selon André Leroi-Gourhan, remonterait au paléolithique, ou encore plus près de nous, la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.
Une définition de la mondialisation
Le terme « mondialisation » serait apparu pour la première fois en 1916 sous la plume de Paul Otlet, un juriste belge, anticolonialiste et co-inventeur de la classification décimale universelle encore utilisée dans nos bibliothèques. On retrouve son analogue « globalization » dans War and Peace in the Global Village, un livre de Marshall MacLuhan, paru en 1967. Canadien de naissance, Marshall MacLuhan était théoricien de la communication, mais philosophe de formation. De là, on va retrouver le terme, dans les années 1970, sous la plume des économistes, des gestionnaires, comme le fait remarquer Pierre de Senarclens, dans Dictionnaire des Sciences humaine. Mondialisation implique, en un premier temps, un effort d’universalisation des connaissances et savoir-faire. C’est le cas avec Paul Otlet aujourd’hui considéré comme un pionnier d’internet et des réseaux de documentation. En tant que telle, l’idée est à rapprocher au projet des encyclopédistes du XVIIIe siècle, qui œuvraient à vulgariser les connaissances disponibles de l’époque. Cela étant, ce n’est plus tout à fait cette dimension humaniste, généreuse et désintéressée qui est retenue et mise en valeur de nos jours, mais surtout l’aspect économique et financier. Il renverrait alors en un second temps aux relations d’échanges transnationales et transfrontalières. Le concept comporte donc en même temps une dimension géographique, économique, politique, culturelle…
La mondialisation avant la lettre
Même si l’on réduisait la mondialisation seulement à une question d’échanges économiques, ce qu’elle est d’ailleurs à bien des égards, il serait difficile de circonscrire le phénomène au monde contemporain. Des disciplines, comme la paléoanthropologie, l’histoire, permettent de montrer que les humains ont toujours été en interaction et communication les uns avec les autres; ils ont toujours cherché à se communiquer, échanger et se déplacer. Les migrations, reliquats du nomadisme, sont de tous les temps. Nomadisme et migrations participent de l’instinct de survie du vivant, de son besoin d’aventures et de nouveautés. Le processus peut s’accompagner de violence, qui n’est d’ailleurs pas étrangère à l’acte même de vivre et aux rivalités engendrées par la volonté d’accéder aux ressources, de s’en accaparer au détriment des autres. La Bible témoigne d’histoires de conquêtes, et de dispersions de population. Le peuple même de la Bible a souvent été objet de conquête, de déportation, de dispersion. L’histoire profane regorge tout autant d’exemples : conquêtes… assyriennes, babyloniennes, perses, grecques, romaines… La naissance de la plupart des grands courants philosophiques et religieux autour du Ve siècle av. J.C. aurait des liens avec ces brassages culturels…
Si le phénomène de migrations, de déplacements de population et d’échanges, avec ce qu’il peut supposer de bénéfices économiques et culturels comme d’injustices et de violences, a toujours été présent dans l’histoire de l’humanité, la découverte, ou plutôt la redécouverte de l’Amérique par Colomb en 1492 occupe une place à part en raison des bouleversements auxquels elle a donné lieu. Et Haïti, rebaptisée Hispaniola par Colomb, et Saint-Domingue par la France du XVIIe siècle, à bien des égards, est au centre de la scène et elle en fait encore les frais.
Hispaniola dans le monde mondialisé de 1492
Haïti, cet infortuné petit pays, aujourd’hui connu plutôt pour sa pauvreté, par certains égards, supposée et surfaite mais par d’autres, bien réelle, ses troubles politiques entretenues, encouragées, et les intempéries dont il est victime, a souvent été un pays pionnier. Il est le premier pays de l’Amérique, où Christophe Colomb, après avoir contourné San Salvador, mit pieds à terre, au Môle saint Nicolas, dans le Nord-Ouest de l’île. Il y planta une croix, construisit un fort sur un terrain concédé par Guacanagaric, Cacique du Marien, dans le nord et le nord-ouest de l’actuelle République d’Haïti, laissa sur place des Espagnols pour repartir en Espagne annoncer la nouvelle de sa découverte. Et c’est aussi à partir de là que s’est poursuivie la découverte du reste de l’Amérique et la saga coloniale.
Haïti est non seulement le pays d’où commença l’évangélisation de l’Amérique par la symbolique de la croix plantée le 6 décembre au Môle Saint-Nicolas, mais elle est au cœur de l’ethnocide involontaire des Amérindiens causée par l’internationalisation de microbes apportés par les Espagnols. Très tôt, il a même fallu importer des Aborigènes d’autres lieux du continent, et bientôt des Noirs d’Afrique en remplacement des Taïnos décimés et de toute façon moins résistants au travail que les Noirs. Il fallait exploiter l’or dont les Espagnols étaient malades. Voltaire le rappelle dans Candide par la bouche du Vieillard de l’Eldorado : les Européens ont « une fureur inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier ».
Saint-Domingue dans le monde mondialisé
Après l’« épuisement » des gisements d’or, le désintérêt des Espagnols pour la partie Ouest de l’île d’Hispaniola, aujourd’hui la République d’Haïti, l’élection de l’île de la Tortue comme repaire par les pirates européens qui demandent la protection de la France, cette partie rebaptisée Saint-Domingue devenue française avec le traité de Ryswick, en 1697 continue de se retrouver au centre de la mondialisation, cette fois-ci grâce au système de prédation alors appelé mercantilisme mis en place par Colbert. Production de sucre, de cacao, de café… sur fond de la souffrance des noirs réduits à des bêtes de somme, et du saignement de l’Afrique, qui se vide de ses forces vives. Des vies humaines échangées contre de la pacotille (des bouts de tissu, du tafia et des armes à feu) pour faire tourner l’industrie du sucre. Haïti produisait à elle seule la moitié de la quantité de sucre consommé dans le monde. Les sous-produits du sucre, vendus à Boston, étaient transformés en rhum, qui était, à son tour vendu en Afrique.
En raison de son sucre, cette partie de l’Île, alors Saint-Domingue, était à la France et au reste du monde occidental ce que l’Arabie Saoudite est aujourd’hui pour le monde du fait de son pétrole. Avec cette différence fondamentale : étant une colonie, elle ne jouissait pas des bénéfices de sa production. Au nom même du principe du colbertisme : « tout par et pour la Métropole », les Colons se contentaient de faire fortune pour revenir se pavaner…à la Cour.
Consolidation du capital
Sans se référer à l’or drainé par l’Espagne et d’Espagne sur le reste de l’Europe et en particulier sur la France, en échange aux produits alimentaires, sans évoquer le rôle majeur de la colonisation, la production du sucre, du café, liée à la traite transatlantique, on ne comprend pas grand-chose à la critique de La Bruyère dans les chapitres VII et VIII de ses Caractères contre les parvenus de la Cour et contre l’origine soudaine de leur richesse. « Sire, votre Cour est créole », savait-on adroitement faire remarquer à Louis XIV tout en désignant ces nouveaux-riches.
Il n’est alors pas surprenant qu’à la fin de la guerre de Sept Ans, la France préféra la colonie de Saint-Domingue aux « arpents de neiges » du Canada de l’époque. On comprend dès lors aussi combien cela lui a été douloureux de perdre cette colonie après la victoire de l’armée indigène, conduite par Dessalines, sur l’armée française, conduite par Rochambeau. On peut comprendre enfin l’exigence de la lourde indemnité qui s’ensuivit pour la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti, ce qui a contribué en partie à la tragédie qui s’y joue encore de nos jours.
Certes, le capital a commencé à se constituer au Moyen-Âge – c’est déjà le cas autour de l’époque des croisades et de la montée de la bourgeoisie –, mais c’est surtout à partir de l’exploitation minière de l’Île d’Haïti et de l’Amérique du Sud, des travaux forcés et de la main d’œuvre gratuite des noirs esclavisés, du drainage des ressources et des bénéfices de l’agriculture, qu’il a pris sa vitesse de croisière pour donner lieu au capitalisme moderne.