Depuis quelques semaines, il était bruit que quelques milliers d’Haïtiens étaient en train de traverser le Mexique en route vers les États-Unis d’Amérique. Ces Haïtiens, mal informés, selon les autorités mexicaines, auraient appris que la frontière entre les deux pays était ouverte et tentent alors leur chance. Il s’agit essentiellement d’Haïtiens venus de pays latino-américains comme la Colombie, le Venezuela, le Chili... La plupart avaient quitté Haiti suite au tremblement de terre de 2010. Ils ont été rejoints par d’autres qui, à leur tour, fuyaient l’insécurité désormais endémique, la crise politique accompagnée de crise économique, elles-mêmes permanentes, et une autre, sanitaire.

On se souvient que suite aux nouveaux déboires entraînés par le tremblement de terre de 2010 qui a fait plus de 300 000 morts sans compter les blessés, les personnes handicapées, les édifices publics, religieux, effondrés…, Haiti a été aussi l’objet d’une crise sanitaire sans précédent, due au choléra. Cette maladie, disparue depuis voilà plus de cent ans sur l’île, a refait surface en 2010, à partir d’une souche introduite par des Sri-lankais travaillant pour l’ONU. Jusqu’en 2019 dernier, la maladie faisait encore périodiquement des ravages dans la population, décimant hommes, femmes et enfants.

Depuis le renversement de Jean-Bertrand Aristide, celui de 2004, des soldats onusiens sont présents sur le sol national de manière continuelle. C’est pourtant dans ce même contexte que certains quartiers de Port-au-Prince, la capitale, et certaines villes de province commencent à être quadrillés par des gangs de plus en plus lourdement armés qui, depuis, font la pluie et le beau temps dans le pays, séquestrant, violant, rançonnant et tuant des gens généralement sans recours. Il va sans dire qu’avec tout cela, l’économie haïtienne, qui a souffert d’un embargo récent imposé au pays officiellement pour faire revenir Aristide suite au coup d’état militaire de 1991, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Le pays ne produit plus rien, et n’exporte pratiquement plus rien. On se limite à consommer des produits importés principalement des États-Unis et de la République Dominicaine voisine, y inclus des produits de première nécessité comme le riz, le haricot, la banane. Déboisement galopant. Et la terre arable continue de s’en aller à la mer.

L’argent envoyé par la diaspora haïtienne est de nos jours l’unique source de devises étrangères de la Banque Nationale d’Haïti. La vie n’est presque plus possible, le chômage est à son comble. Beaucoup de jeunes haïtiens, ne se projetant plus à partir d’Haiti, profitent de n’importe quelle occasion pour émigrer. Ainsi donc, suite au tremblement de terre de 2010, un certain nombre, passeport en main et munis d’un visa, avaient pris la route des pays latino-américains faute de pouvoir rentrer directement aux États-Unis. Le flux ne s’est pas arrêté depuis. Mais la plupart, n’ayant auparavant jamais voyagé, ne découvrent qu’une fois rendus à destination, que les pays latino-américains ont aussi des problèmes souvent assez semblables à ceux qu’ils éprouvent en Haiti. Souvent désœuvrés, même si diplômés, comme s’ils étaient encore en Haiti, ils doivent, pour survivre, se faire soutenir économiquement par des proches vivant aux USA, au Canada, en France. En plus, ils n’arrivent pas toujours à renouveler leurs titres de séjour. Aussi, certains choisissent-ils de regagner Haiti, mais d’autres choisissent de continuer le périple, en cherchant à rentrer aux USA par voie terrestre. Voilà qui explique la présence de ces Haïtiens massés sous ce pont frontalier au Texas entre les États-Unis et le Mexique, que des agents de patrouille à cheval traquent et lancent, selon des images dignes de films de cow-boys retransmises par la télévision.

Les hommes ont toujours cherché à fuir une situation mauvaise en vue d’une autre estimée bonne, meilleure. Aujourd’hui, il n’y a plus de terres soi-disant vierges à prendre, et il faut un passeport muni d’un visa en bonne et due forme pour traverser la frontière de la plupart des pays. S’il est donc tout à fait normal qu’un pays se protège et refuse de se laisser envahir par des flux incontrôlés de migrants, il reste qu’il existe quand même les droits de la personne reconnus par des instances internationales. Des latino-américains, infortunés, maintenant rejoints par des Haïtiens en grande précarité, traversent régulièrement le nord du Mexique pour s’en aller, comme on dit en espagnol, « de mojado » (« mouillé ») aux États-Unis, bravant entre autres risques celui de se faire refouler une fois de l’autre côté du Rio Bravo. Dans le cas particulier des Haïtiens, il faut rappeler que c’est quand même vers un pays récemment ravagé par un tremblement de terre (celui du 14 août dernier) doublé d’une tempête tropicale qui ont, à eux deux, causé une fois de plus beaucoup de dégâts que les autorités étatsuniennes sont en train de les renvoyer. De surcroit, le pays est plus que jamais politiquement instable. Voilà seulement deux mois que le chef d’État a été assassiné, et l’on piétine encore pour trouver les coupables du crime. Avec les gangs armés qui imposent de plus en plus leurs lois, le pays est au bord d’une guerre de tous contre tous. Et il parait que l’administration Biden y a déjà renvoyé beaucoup plus de ressortissants haïtiens que

n’a fait en quatre ans celle de M. Trump. Beaucoup d’Étatsuniens en sont surpris, consternés, et les Haïtiens eux-mêmes ne s’attendaient pas à pareil agissement de la part d’un gouvernement démocrate. Mais intérêts électoralistes obligent peut-être, puis de toute façon, comme le demandait déjà le frère dominicain Antonio de Montesinos au XVI e siècle à propos des Amérindiens, les premiers habitants de ces terres, actualisons la question et demandons alors: les Haïtiens, sont-ils des hommes?

Jorel FRANÇOIS