Avons-nous vraiment des mots pour décrire l’horreur…? Comment peut-il arriver que des hommes soient si méchants que l’on en vienne à se demander s’ils sont vraiment des hommes? Où est-il, et qui est-il l’humain dans l’homme qui ne sait pas reconnaitre l’homme dans l’homme qu’il malmène et maltraite, et foule aux pieds, et viole et vole, et empêche de vivre? Comment montrer un visage dur, et se fermer le cœur, et rentrer chez soi manger tranquillement son pain quand on vient de croiser sur son chemin un homme en détresse sans lui avoir tendu la main, et encore plus s’il est de son devoir et responsabilité d’intervenir et de faire quelque chose pour le soulager?

Haiti est de nos jours mondialement connue non forcément pour avoir été la première République noire ni le deuxième pays en Amérique après les États-Unis à avoir pris son indépendance, mais surtout pour sa détresse incessante et croissante. Vu à partir du peuple haïtien, les évènements les plus marquants dans l’année qui s’achève ont bien sûr été l’assassinat de son Chef d’État, la multiplication des actes de séquestration et des demandes effarantes de rançons, le tremblement de terre survenu en août dernier et le cyclone qui s’en suivit, et tout cela sur fond d’instabilité politique et de marasme économique.

En conséquence, l’on a assisté à une accélération de la dévaluation de la monnaie nationale, à l’aggravation de la misère et au déchirement du tissu social désormais en lambeaux. Des millions d’hommes et de femmes se retrouvent emmurés chez eux, ou déplacés de force. Bon nombre d’entre eux, telles des épaves, partent en errance sous d’autres cieux, implorant la pitié d’autorités d’autres États qui ne demandent, dans la plupart des cas, qu’à pouvoir les renvoyer de force à leur pays d’origine, qui n’est pourtant pas non plus disposé à les accueillir. Pourquoi faudrait-il que ce soit autrement si les autorités en place en Haiti ne sont pas à la hauteur de leur responsabilité et ignorent vraisemblablement les devoirs qu’elles ont envers leurs concitoyens en raison même de la charge qu’elles assument et de l’État qu’elles incarnent?

L’année 2021 avait visiblement commencé sous le signe d’une certaine accalmie par le fait même que les manifestations dont était émaillée l’année 2020 dans le cadre des initiatives prises pour exiger des explications à propos du gaspillage des fonds du Pétro Caribe étaient devenues moins violentes, moins fréquentes. Elles avaient pourtant vite cédé la place à une tentative de coup d’État contre le pouvoir en place, à des affrontements entre gangs un peu partout dans l’aire métropolitaine, à l’assassinat du Chef d’État, et finalement au scandale d’une migration sauvage et le traitement, pareillement sauvage et même inhumain, qui lui a été parfois donné en réplique.

Tentative de coup-d’État

Haïti a l’habitude des coup-d’État. Une bonne partie de l’histoire du pays au XIX e et au XX e siècle peut se résumer à des révolutions de palais. Il arrivait qu’un général de province de l’armée indigène ou n’importe quel caporal réunissait des troupes et décider de marcher sur Port-au-Prince, la Capitale, et faire fuir le président en place, qui lui-même avait auparavant accédé au pouvoir par des manœuvres souvent analogues. Les Forces Armées d’Haïti, une création de l’occupation de 1915-1934, ont perpétué cette même pratique jusqu’au moment où elles ont été démobilisées en 1995 par Jean-Bertrand Aristide. Avec la démobilisation des Forces Armées d’ Haïti, on pensait avoir fini avec cette pratique. Mais elle continue de faire son chemin dans les esprits.

Jovenel Moïse a accédé à la présidence d’Haïti suite à des élections contestées, et surtout il y eut entre le premier tour et le deuxième tour un gouvernement intérimaire, qui dura environ une année, avec Jocelerme Privert comme chef d’État et Enex Jean Charles comme premier ministre. Tandis que l’opposition compte le temps de ce gouvernement intérimaire au temps imparti au président élu (qui a normalement un mandat de cinq ans), ce dernier soutient que l’on ne doit pas inclure dans le temps de son mandat celui de l’intérim mais commencer à compter à partir de la date de sa prestation de serment, c’est-à-dire le 7 février 2017. Cette controverse a conduit au boycott de la fin du mandat de Jovenel et peut-être aussi à son assassinat. Mais le 6 et 7 février dernier, nous n’en étions pas encore rendu à ce point : il était plutôt question de tentative de coup-d’État, que le pouvoir en place a pu (facilement) déjouer.

Affrontements entre gangs

Une quantité de gangs dont on ignore en réalité le nombre exact sévit un peu partout dans le pays, par petites bandes et comprenant chacun un nombre inégal de membres. Mais la Capitale semble en être l’espace le plus infesté : à elle seule, elle en détiendrait la plus forte quantité. Les gangs sont alors partout à Port-au-Prince : à Martissant, Grand-Ravine, Tibois, Village-de-Dieu, Bas-Delmas, Cité-Soleil, Tabarre, Croix-des-Bouquets, Pétionville, Laboule… Ils sont en lien avec le milieu politique et économique, et plusieurs de leurs membres sont des policiers ou l’ont été. Bien armés, ces gangs réuniraient un total de plus de trois cent mille hommes contre une armée qui ne compterait même pas le quart de cet effectif, et une police mal entrainée, avec des pratiques déontologiques qui laissent à désirer. Si depuis quelques mois, ils ont mis en place des alliances et ont constitué des groupes plus importants, il arrive toutefois qu’ils se battent entre eux et s’attaquent à la police régulière.

En mars dernier, la police a tenté d’entrer au Village-de-Dieu. Pris dans une embuscade, plusieurs policiers sont tués, leur matériel incendié ou confisqué et leurs corps n’ont pas été restitués.

Il arrive aussi que les cortèges du gouvernement aient été l’objet de leurs tirs, et certaines actions de ce dernier, empêchées.

En juillet dernier les affrontements entre gangs à Bel-Air ont provoqué la fuite de la population, qui dût se réfugier au Champs-de-Mars. Et la situation ne fut pas différente à Carrefour ou à bas-Delmas où terrorisée, la population a dû être relogée dans des écoles et des églises, et autres lieux inappropriés…

Assassinat de Jovenel Moïse

La tentative de coup-d’État de février dernier donnait l’impression d’avoir affaire à une farce. Pourtant, les contestations de l’opposition et la remise en question de certains privilèges, pour n’évoquer que ces causes manifestes, ont finalement débouché sur l’assassinat du Chef d’État. L’évènement est survenu en plein milieu de la nuit dans sa résidence privée le 7 juillet dernier. Était à l’œuvre une bande de mercenaires venus pour la plupart vraisemblablement de la Colombie. La farce a viré au tragique.

Si la population a presque unanimement désapprouvé cet acte de barbarie, il reste que, n’ayant pas la culture du compromis, dans la politique jusqu’au boutiste qui est souvent la nôtre, nous avons renoué désormais avec la pratique des assassinats des chefs d’état. Le dernier en date (celui de Vilbrun Guillaume Sam) remontait à 1915, et il avait servi de prétexte au débarquement des soldats étatsuniens et à l’occupation du pays et la perte non seulement de la souveraineté politique mais aussi monétaire.

Depuis juillet dernier, le dossier à propos de l’assassinat du Chef d’État a déjà changé de main à plusieurs reprises et certaines données récoltées pendant l’enquête auraient disparu.

Migration sauvage

Suite à l’assassinat de Jovenel Moïse, le président de ce qui reste du Sénat (dont une large partie des membres n’a pas été renouvelée faute d’élections), Joseph Lambert, avec discours en poche, se frottait les mains et s’attendait à pouvoir prêter serment comme président provisoire (ce qui n’est pas prévu dans la Constitution, mais il y a eu le précédent « Privert » que probablement il pensait alors pouvoir se répéter). Claude Joseph, pour sa part, premier ministre démissionnaire, dut laisser sa place à Ariel Henry, désigné comme nouveau premier ministre quelques jours seulement avant le dit assassinat. Le peuple, de son coté, essuya coup sur coup un tremblement de terre puis une tempête (Grace) qui en a rajouté aux dégâts et à sa souffrance.

D’un autre côté, certains gangs de la Capitale, furieux de l’assassinat de Jovenel et du fait que la justice fait du surplace dans son traitement du dossier, ont redoublé leurs activités criminelles et ont bloqué l’accès aux réservoirs d’essence qui ravitaillent le pays. Il s’ensuivit des conséquences dramatiques pour la population qui ne peut plus s’approvisionner en essence, en eau et autres produits fondamentaux. Circuler devint impossible ou presque. Les prix ont flambé. Marché noir. Le réseau téléphonique est paralysé, les Centres de santé ferment leurs portes, la population s’asphyxie…

Il n’est alors pas surprenant que les Haïtiens qui le peuvent quittent le pays pour d’autres lieux plus propices à la vie. Mais les États ne sont plus ouverts à la migration sauvage, et le monde a été témoin du traitement fait à des migrants haïtiens à la frontière dans l’état de Texas.

Quelques éclaircies

Quelques éclaircies toutefois dans ce ciel sourd et menaçant : Wilson Jeudi, maire de Delmas (Port-au-Prince) a reçu le prix Milleva aux États-Unis à Washington (Military and Enforcement Veterans). Gessica Genéus a été primée au Canada pour son premier film long-métrage (Fréda). Des auteurs aussi ont été primés : Frankétienne (décédé récemment suite au Covid) reçut le Grand Prix de la Francophonie; Louis Philippe Dalembert reçut le Prix François Coppée pour Cantique du Balbutiement); Emmelie Prophète a été aussi récompensée du Prix du rayonnement de la langue et de la littérature française pour Les Villages de Dieu.

Du côté de la politique intérieure d’Haïti, il faut mentionner peut-être l’accord de la Primature signé avec quelques groupes politiques pour une gouvernance apaisée (11 septembre 2021). Dans la foulée de cet accord et conformément à ce qui y était souhaité, le 27 septembre 2021, les membres du Conseil Électoral Provisoire (CEP) ont été renvoyés. Le 24 novembre dernier, un nouveau gouvernement a aussi été mis en place, avec pour objectif : réaliser des élections prochainement…

Certains posent la question cependant sur la légitimité de ce nouveau gouvernement, parce que, selon l’article 149 § 1 de la Constitution de 1987, en cas de vacance présidentielle, en l’absence ou le décès du Chef d’État, il est interdit de remanier le cabinet ministériel.

Somme toute, l’année 2021 a quand même été une autre de plus pour Haïti dans sa descente aux enfers. Toute une population prise en otage qui essaie de se débattre pour survivre. Mais comment avons-nous fait pour en arriver là? Comment ce pays bien sûr malmené dans l’histoire mais avec un destin si prometteur, au moins à sa naissance, a pu sombrer dans une telle déchéance, et peut-être que le pire est encore à venir puisqu’il n’y a pas jusqu’à présent de signe sérieux qui pourrait en faire croire le contraire? Nous ne pouvons que poser la question – d’autres que nous en ont peut-être