Henri Piquion1er décembre 2022 Ariel Henry ne pouvait pas savoir qu’en écrivant à la “communauté internationale” il allait donner à la population haïtienne la chance de revivre des débats d’idées comme au beau temps où Jean-Price Mars et René Piquion se disaient en désaccord l’un avec l’autre sans s’insulter. En “répondant” à l’article de Patrice Dalencour, La vingt-sixième heure”, Bernard Gousse nous a rappelé, car nous l’avions oublié, qu’on ne peut questionner que ce qui vaut d’être discuté. Du coup, ceux qui ont lu son article, Le Nationalisme n’est ps une tare, paru récemment dans Le Nouvelliste ont repris le texte de Dalencour pour bien s’assurer qu’ils n’en avaient laissé passer aucune nuance. Je vais proposer quelques idées pour résumer ce texte qui ne se résume pas: 1. Les habitants d’Haïti font quotidiennement l’expérience d’une détresse infinie parce que le pays est occupé (au sens où l’on parle d’occupation d’un territoire étranger) par des gangs criminalisés qui vivent comme des étrangers dans un pays conquis. 2. Les institutions nationales de maintien de l’ordre n’ont pas fait la preuve, bien au contraire, qu’elles étaient capables de contenir, voire d’éliminer cette criminalité. 3. Pour en débarrasser le pays il nous faut accepter, quoi qu’il nous en coûte, que des étrangers viennent donner à la PNH la formation technique et les équipements adaptés qui leur manquent. 4. Cette intervention ne peut se faire qu’à nos conditions, car nous devons être les premiers à définir nos besoins, et surtout parce qu’”il ne doit exister nulle puissance supérieure à celle de l’État ou limitant celui-ci dans l’application de la loi sur tout le territoire.” En d’autres termes, s’il doit y avoir une “assistance” technique, elle doit correspondre aux termes d’une Convention dont nous aurons nous-mêmes établi les paramètres.  Le texte de Bernard Gousse est aussi difficile, sinon plus, à résumer que celui de Dalencour. J’essaierai, malgré cette observation de faire une liste de quelques idées que j’en ai retenues. 1. Nous avons connu des occupations “dont l’intention altruiste est douteuse” et qui nous ont laissé les souvenirs douloureux du vol de notre réserve d’or et de la Navase; de l’assassinat de Pierre Sully, de Charlemagne Péralte et d’un nombre important de paysans combattant pour leurs liberté; et de viols qui prenaient les apparences de rapports consentis. 2. Que lorsqu’elle était bien commandée la PNH a “connu des succès significatifs” dans des luttes contre des gangs terroristes. 3. Il y a “une absence de politique en matière de sécurité” ce qui explique le manque de professionnelle et le sous-équipement de la police et surtout le mépris dans lequel sont volontairement maintenues les FAd’H. 4. Nous faisons appel à des armées étrangères pour sous-traiter nos problèmes internes sans avoir préalablement défini “les paramètres de l’intervention”. Gousse prévient “qu’à laisser la corde longue aux étrangers nous courons le risque d’une présence a minima inefficace ou d’une présence indéfinie dans le temps”. 5. Il demande à Patrice Dalencour, plutôt deux fois qu’une, combien de morts civils il était prêt à accepter lors des affrontements prévisibles entre la population et les soldats de l’occupation. C’était malheureusement une manoeuvre de culpabilisation bien en-deçà de la qualité du texte. Il n’en avait pas besoin pour obtenir l’adhésion de ceux qui la lui auraient quand même donnée.Ou je ne sais pas lire entre les lignes et au-delà des apparences, ou Patrice Dalencour et Bernard Gousse ont au fond dit les mêmes choses: 1. Le pays doit se débarrasser des gangs terroristes et de leurs complices. Qu’il s’en débarrasse par ses propres moyens ou avec l’aide de la”communauté internationale”, l’objectif est que la vie reprenne sur le territoire d’Haïti. La vie, et pour l’un et pour l’autre, c’est de pouvoir aller à l’école, à la clinique, au marché ou au travail; c’est de pouvoir visiter sa famille et ses amis; de pouvoir se promener en tenant la main de l’être aimé et de rêver avec lui d’un avenir de bonheur, de bien-être et de sécurité pour leurs enfants à venir. 2. Ni l’un ni l’autre ne veut d’une occupation. S’il y a une génétique historique celle qui nous concerne ne finira jamais d’étudier les effets pervers des occupations successives dont nous avons été victimes depuis le 16ème siècle quand l’autre a systématiquement modifié notre être jusqu’à engendrer dans notre entourage des Conzé, des Aristide et des Ariel Henry. 3. Pour l’un comme pour l’autre la PNH n’a pas fait la preuve qu’elle pouvait victorieusement affronter les gangs. Ils ont tous les deux constaté, et nous aussi, que depuis 1994 tous les gouvernements, à l’exception de celui de Jovenel Moïse et tous les “amis d’Haïti” n’ont considéré les FAd’H qu’avec mépris et arrogance. 4. Ils se sont tous les deux exprimés, en des termes semblables, sur la nécessité de donner aux forces nationales de sécurité les moyens de remplir leurs missions. Ces moyens incluent la connaissance du droit, celle des droits des autres et celle de leurs limites, car elles ne peuvent plus disposer de la force pour en abuser comme cela se fait depuis 1918. J’espère que l’un comme l’autre, et nous non plus, n’avons pas oublié que depuis 1958 (Heinl), depuis 1991, depuis Governor’s Island la question à l’ordre du jour est la professionnalisation de l’armée (à l’époque armée et police) et que tous ces discours n’ont abouti qu’à l’effacement des Fad’H et à la chimérisation de la violence d’état. Le passé doit informer l’avenir. 5. Patrice Dalencour et Bernard Gousse disent si clairement qu’il ne saurait y avoir d’ambiguïté dans leur pensée que le pays ne doit pas laisser la “communauté internationale” décidé unilatéralement de ce qu’il faut faire pour démanteler les gangs et s’attaquer en même temps au traffic des drogues et des armes. Nous devons, en tant que nation souveraine définir en amont les paramètres de la collaboration Haïti-communauté internationale pour qu’elle ne devienne pas “occupation” et que nous puissions demain parler de Desssalines, de Vertières et du drapeau. 6. Dalencour et Gousse nous avertissent de la même voix: Si nous n’avons rien `proposer “ils” nous donneront n’importe quoi comme toujours pour être toujours la réponse à nos besoins. Bernard Gousse se dit “nationaliste”. Je crois qu’il l’est. Il ne dit pas que Patrice Dalencour ne l’est pas, mais certains de ses lecteurs peuvent le croire. Comme il ne situe pas le débat au niveau de cette notion, je n’y insisterai pas non plus sauf pour me demander s’il n’y a pas lieu de distinguer d’un côté le “patriotisme” qui est amour sans limite et sans condition du pays au nom d’un passé reçu et assumé et d’un avenir à faire vers lequel nous nous engageons, et, d’autre part, le “nationalisme” qui dans l’une de ses acceptions, car il en a plusieurs, est organisation du pays pour son développement autonome et indépendant. Son “développement”, c’est-à-dire l’agrandissement quantitatif et qualitatif de ses richesses matérielles et symboliques et la protection de celles-ci. C’est par patriotisme qu’on ira se battre à Vertières et qu’on paiera ses impôts et ses taxes; c’est par nationalisme qu’on inventera un système d’arrosage des terres pour diminuer notre dépendance envers ceux qui se disent nos “amis” mais qui sont plutôt les “amis” de notre sous-sol apparemment immensément riche. C’est par patriotisme que nous instruirons, alimenterons, soignerons tous nos compatriotes et que nous nous battrons contre les gangs criminels et leurs patrons-complice politiciens et hommes d’affaires, mais c’est pas nationalisme que nous voterons à l’ONU pour l’indépendance de ceux qui nous ressemblent. C’est autant par patriotisme que par nationalisme que nous renforcerons nos forces nationales de sécurité, armée, police et autres, pour notre survie et pour mériter le respect des autres.Je terminerai par une note personnelle: Bernard Gousse refuse sans appel aux Haïtiens qui vivent à l’étranger le droit de parler d’Haïti, de leur pays. S’il connaissait leurs souffrances.